La recherche qualitative: une nécessité pour le développement, l’innovation et le mieux-être collectif

* Par Émilie Dazé, socio-anthropologue et chercheure au Collaboratoire.

 

1/3 – La recherche qualitative, à quoi ça sert?

 

Douze années d’études universitaires et de travail comme chercheure indépendante en sciences sociales m’ont menée à un double constat. D’abord, au Québec, les outils de la recherche qualitative sont sous-utilisés dans les différentes sphères de la société où ils seraient pertinents, en particulier pour la gestion et le développement des organisations. D’autre part, le travail, les compétences et le potentiel des chercheurs en sciences sociales sont largement méconnus et sous-estimés.

 

En effet, nombreux sont les chercheurs diplômés en sciences sociales qui se réorientent actuellement, faute de trouver leur place sur le marché du travail. Pourtant, si on prenait la pleine mesure de leur potentiel et de leurs compétences, des anthropologues, sociologues, travailleurs sociaux et autres diplômés de 2e et 3e cycles en sciences sociales seraient embauchés au sein de toute institution se préoccupant de ses travailleurs et/ou de ses clients (Olejarz, 2017).

 

Au Québec, il n’est pas dans la culture établie d’investir en R-D, et encore moins d’employer des méthodes qualitatives dans un but de développement. Jusqu’à la récente mise en œuvre de la Stratégie québécoise pour la recherche et l’innovation (SQRI) (Gouvernement du Québec, 2017), les sciences sociales étaient les grandes oubliées de la R-D, largement orientée vers les sciences « dures », les technologies et le numérique. À propos des subventions à la R-D alors disponibles, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CDCMM) souligne qu’elles sont à 60 % accaparées par la grande entreprise, au détriment des PME et des autres organisations de la société civile, qui ont rarement accès aux ressources pour y parvenir (CDCMM, 2016).

 

Les dirigeants ignorent bien souvent l’existence et la portée de ce type de recherche et se privent, du fait, d’outils fantastiques pouvant contribuer directement à la croissance et la santé de leur entreprise. En effet, la recherche qualitative apporte des solutions efficaces à des problèmes très actuels affectant tant les travailleurs et les institutions québécoises, d’autant plus lorsqu’elle est menée dans une approche collaborative.

 

Voici le premier d’une série de trois billets portant sur les raisons, les applications et les bienfaits de la recherche qualitative menée de façon collaborative dans le contexte québécois actuel. Dans ce premier billet, je définis ce qu’est la recherche qualitative et j’expose ses applications pour les entreprises. Le prochain portera sur le contexte québécois actuel, sa carence en recherche qualitative et les facteurs favorables à l’usage de ce type de recherche-développement. Enfin, le troisième billet présentera la voie alternative développée par le Collaboratoire: la recherche collaborative, ses applications et sa portée.

 

La recherche qualitative

 

Le terme « recherche » évoque souvent le laboratoire. Il est aussi fréquemment employé pour désigner l’approche par sondage, la statistique ou le traitement de métadonnées numériques (big data). Or, la recherche s’étend aussi aux méthodes qualitatives, soit celles qui travaillent à partir des paroles, des écrits, des comportements, des produits et des images, soit des données enregistrables de l’humain. Distinctes des méthodes quantitatives, les méthodes de recherche qualitatives permettent de collecter, d’analyser et de décrire ces données pour en tirer des connaissances scientifiques, qui permettent de comprendre avec précision, de façon sensible, l’environnement social et les comportements humains. Ainsi, les entretiens directs, les groupes de discussion, l’analyse de contenus écrits ou visuels, l’observation sur le terrain et la consultation publique constituent en soi des méthodes de recherche menant à la production de données scientifiques et au développement d’innovations sociales.

 

Autrement dit, la recherche, c’est de consulter les gens, d’analyser le terrain et de faire la revue des connaissances de façon rigoureuse, pour en tirer des informations qui permettent de guider les décisions et, dans l’idéal, de contribuer au bien-être collectif. Concrètement, ça permet:

– d’identifier des besoins;

– de guider la prise de décisions;

– d’innover, notamment en valorisant l’intelligence des travailleurs;

– d’anticiper les défis;

– de prendre du recul pour mieux saisir les problématiques;

– d’améliorer les performances;

– de répondre sur mesure à des besoins spécifiques;

– de développer des outils précis et adaptés;

– etc.

 

Les méthodes et approches développées en recherche qualitative sont éprouvées et reconnues depuis des décennies dans les facultés universitaires d’éducation, d’anthropologie, de sciences de la santé, de travail social, de sociologie, etc. Or, même si leurs bienfaits pour la santé des organisations sont bien documentés, ces méthodes demeurent à l’heure actuelle largement sous-exploitées pour la recherche-développement et l’innovation au sein des entreprises.

 

Il est juste de dire que ce type de recherche a longtemps été la chasse gardée de certains domaines universitaires et peu ancré sur les besoins concrets sur le terrain. Or, la valeur et les applications concrètes de la recherche qualitative et collaborative pour le développement et l’innovation des entreprises sont non seulement réelles, mais grandissantes dans le contexte de l’émergence de l’économie de la connaissance.

 

Stagnation de la recherche-développement au Québec: pourquoi?

 

L’Institut de la statistique du Québec définit la R-D comme une investigation systématique effectuée à l’aide d’expériences ou d’analyses en vue de l’avancement des connaissances scientifiques ou techniques (ISQ, 2006). Si toutes les entreprises, tous domaines confondus, ont des avantages à tirer de la R-D, à l’interne comme à l’externe, il n’est pas à l’heure actuelle dans la culture des PME québécoises de consacrer des fonds à la recherche, ce qui explique peut-être la piètre performance de la province dans ce domaine (Les Affaires, 2017), malgré des investissements semblables à ceux des autres provinces. Selon mon analyse, d’autres facteurs contribuent également à cette situation.

 

Aujourd’hui au Québec, les recherches sont financées, orientées et menées par les gros acteurs de notre structure sociale (universités, grandes entreprises), qui gèrent les fonds et décident des orientations. La R-D est actuellement la chasse gardée des milieux universitaires et technoscientifiques, ainsi que de la grande entreprise. La Chambre de commerce de Montréal explique cette situation par une inégalité d’accès aux capacités, ressources et expertises pour entreprendre de la R-D au sein des entreprises et appelle à une meilleure admissibilité aux subventions en recherche pour les petites organisations et au soutien de projets qui ciblent les besoins (le concret) plutôt que les idées (les théories) (CDCMM, 2016).

 

Dans une autre perspective, les organisations de la société civile ont actuellement très peu de prise sur ce qui se fait dans ce domaine, qui fonctionne en vase clos universitaire ou privé, souvent déconnecté des besoins des acteurs de première ligne auprès de la population. Pourtant, la recherche-développement n’est pertinente que si elle s’ancre dans et s’oriente sur les besoins de la population, ce pour quoi il faut assurer l’accès des plus petites organisations de la société civile aux outils de production des connaissances.

 

Le développement et l’innovation: pas sans recherche qualitative

 

À mon sens, la stagnation du développement et de l’innovation au Québec est en grande partie attribuable à la quasi-absence des méthodes qualitatives en recherche-développement et dans la gestion des entreprises en général. Or, si la technologie permet de produire du big data, ces données quantitatives et statistiques en quantité massive ne valent rien si elles ne sont analysées, situées, mises en contexte, expliquées par les principales personnes concernées, etc. Un sondage ne peut adéquatement saisir l’expérience, la connaissance et la réflexivité des personnes; pas comme peut le faire un entretien direct enregistré et dûment analysé, qu’il soit préparé ou non.

 

Par ailleurs, sans les méthodes qualitatives, les personnes talentueuses et celles qui possèdent les connaissances pratiques et l’expérience de terrain, qui souvent n’ont pas de diplômes ni accès aux tribunes, sont placées dans l’impossibilité de pouvoir partager leur bagage et de contribuer à l’avancement de la collectivité. Pour résumer; il me semble impossible pour une entreprise de se développer et d’innover sans passer par la consultation intelligente et la collaboration directe avec les humains qui en sont à la fois le moteur (les travailleurs) et le carburant (les clients).

 

Globalement, nous transitons vers une économie de la connaissance, où l’expérience et les connaissances humaines prennent une valeur grandissante. Pour l’OCDE, c’est une ère où la croissance, la productivité et la performance économique des pays dépendent de plus en plus du savoir, de l’éducation, de l’information et de la technologie (Martin, 2012). Selon certains économistes, il s’agit d’une « nouvelle phase de l’histoire économique dans laquelle nous sommes entrés depuis la fin du XXe siècle (années 1990). » (Wikipédia, 2017) Dans ce contexte, la R-D et l’innovation, la formation des travailleurs ainsi que le développement de formes plus efficaces de gestion du travail augmentent considérablement en valeur, et on considère que les dépenses en ce sens peuvent stimuler la croissance. D’autant plus que, considérées comme matières premières, les connaissances constituent une ressource infinie et inépuisable.

 

Le gouvernement québécois dévoilait il y a deux mois à peine sa Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation (SQRI) 2017-2022 (Gouvernement du Québec, 2017a), dans le cadre de laquelle 585 millions de dollars seront investis au cours des cinq prochaines années. Par cette stratégie, le gouvernement entend soutenir les talents du Québec afin d’en faire une des sociétés les plus innovantes à l’échelle mondiale et de figurer parmi les leaders de l’OCDE en matière de recherche et d’innovation. Cette stratégie découle d’une vaste consultation qui a réuni les principaux acteurs et experts du domaine, ainsi que des citoyens jeunes et plus expérimentés provenant des milieux communautaires, institutionnels et industriels de l’ensemble des régions du Québec (Gouvernement du Québec, 2017b).

 

Parmi les objectifs mentionnés du SQRI, on dit, entre autres, vouloir développer la capacité des citoyens et des institutions à appuyer leurs décisions sur des connaissances scientifiques; soutenir les chercheurs et les innovateurs pour assurer le foisonnement des idées; investir dans la recherche collaborative et les projets innovants et maximiser le transfert et les retombées de l’innovation sociale et technologique. La Stratégie propose des mesures concrètes pour  appuyer la recherche et l’innovation au sein des PME, soutenir toute la chaîne d’innovation (de la recherche à la commercialisation) et renforcer la compétitivité des organismes en recherche. Bonne nouvelle: la Stratégie reconnaît les sciences sociales comme offrant des méthodes aptes à favoriser le développement et l’innovation, et parle aussi explicitement d’une valorisation du travail en collaboration.

 

Considérant tout le potentiel des méthodes en recherche qualitative et collaborative pour l’amélioration de la santé des organisations humaines, j’ai la certitude qu’une meilleure intégration des chercheurs en sciences sociales et de leurs méthodes aux pratiques en recherche-développement, tous secteurs confondus, constitue une voie de résolution sérieuse pour beaucoup de problématiques structurelles et fonctionnelles affectant le Québec.

 

Heureusement, le contexte actuel laisse présager une ouverture à la recherche de type collaborative et une demande pour des services éthiques et redevables des personnes et des collectivités. Nouvelles préoccupations sociales et environnementales, crise de la démocratie et perte de confiance des citoyens, résurgence des questions et des exigences éthiques, transformation profonde des milieux du travail et des tendances de consommation, essor des secteurs du développement durable et de l’économie sociale, de l’entrepreneuriat et de l’investissement responsables; le sujet du contexte spécifique du Québec fera précisément l’objet du prochain billet.

 

* Émilie Dazé est la fondatrice et l’actuelle coordonnatrice du Collaboratoire. Socio-anthropologue de formation (Ma en Sciences (socio-anthropologie) des religions), elle a travaillé pendant 5 ans comme assistante de recherche, auxiliaire d’enseignement et monitrice en méthodologie. Elle a par la suite donné le cours d’introduction aux théories, méthodes et approches en sciences sociales au Département de sciences des religions de l’UQAM. Généraliste, elle s’intéresse tout particulièrement à la question de la production des connaissances ainsi qu’aux enjeux de pouvoir, aux questions éthiques et aux méthodes de recherche impliqués dans ce processus. 

 

Références

Gouvernement du Québec, 2017a. La SQRI [Onglets S’informer/Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation]. Récupéré de: https://www.economie.gouv.qc.ca/objectifs/informer/recherche-et-innovation/strategie-quebecoise-de-la-recherche-et-de-linnovation/

 

Chambre de commerce du Montréal métropolitain, 2016. Recommandations de la CDCMM portant sur la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation. Document présenté au Ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation. Récupéré de: http://www.ccmm.ca/~/media/Files/News/Memoires/2016/Memoire_SQRI.pdf

 

Institut de la statistique du Québec (ISQ), 2006. Dépenses de recherche et développement, 2004. Bulletin Science Technologie et innovations. En bref. Récupéré de: http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/science-technologie-innovation/bulletins/sti-bref-200611.pdf

 

Martin, Éric. 2012. Qu’est-ce que l’économie du savoir? Institut de recherche et d’informations socioéconomiques [Article en ligne] Récupéré de: http://iris-recherche.qc.ca/blogue/qu%25e2%2580%2599est-ce-que l%25e2%2580%2599economie-du-savoir

 

Olejarz, J. M. 2017. Liberal Arts Majors are the future of the Tech Industry. Harvard Business Review. July-August 2017. Récupéré de: https://hbr.org/2017/07/liberal-arts-in-the-data-age

 

Wikipédia, 2017. Économie du savoir. Récupéré de: https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_du_savoir

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *